
Dans le cadre d'une rétrospective sur la nouvelle vague du cinéma coréen, retour sur 3 films de 3 réalisateurs qui ont marqué mes premières années de cinéphiles. Et aficionados du genre.
Parmi eux, et au même titre que son compère Bong Joon-ho, le réalisateur Park Chan-wook est l'un des piliers de cette nouvelle vague.
Après de beaux succès locaux, le réalisateur s'est même tourné vers Hollywood avec Stoker en 2012.
2016 marque son vrai grand retour au long-métrage et sur son territoire avec le très élégant MADEMOISELLE. Mon dernier coup de cœur en date du metteur en scène, malgré le plébiscité Decision To Leave (2022).
EN DEUX MOTS : Pilier prolifique de la nouvelle vague coréenne, Park Chan-wook a entretemps varié les styles et les formats (court-métrage et documentaire). (Plus tard, il réalisera même pour la télévision en langue anglaise). Après le film de vampire Thirst en 2009, le metteur en scène est passé par un projet Hollywoodien dont est ressorti Stoker. Film de commande et de genre d’1h40, globalement bien reçu est qui transpirer du mot « vengeance ». 4 ans plus tard, le coréen s’absout des caractéristiques qu’on lui connaît et délivre MADEMOISELLE. Un drame d’époque tortueux entre thriller et romance.
Corée. Années 30, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…
Adaptation du roman « Du bout des doigts« (2002), de la Britannique Sarah Waters, Mademoiselle devait, ironiquement, être un nouveau projet Hollywoodien pour le réalisateur. Mais faute de financement, il a été convaincu d’en faire un film local. Sa renommée prévalant. Le film en est né et place son action dans les années 30, durant la colonisation japonaise. Contre le Londres en 1860, dans le roman.

Un changement de cadre spatio-temporel somme toute logique, qui permet au metteur en scène d’explorer plus facilement l’aspect sinueux de son intrigue, et qui plus est, en partie, dans sa langue maternelle. À l’écriture, il retrouve la fidèle Jeong Seo-kyeong (depuis Lady Vengeance). À deux mains, ils composent un récit noueux et ambigu d’où ressort un quatuor idéalement caractérisé.
« Mademoiselle » selon Park Chan-Wook
« C’est un thriller, une histoire d’arnaqueurs, un drame ponctué de rebondissements surprenants et plus que tout, une histoire d’amour. »
Animé par le point de vue de ses personnages, le réalisateur avait eu même l’idée de tourner intégralement en 3D pour faire ressortir ses différents regards. À la place, il a privilégié les mouvements de caméra (ô joie) pour un tournage en numérique. Une particularité (plutôt que la pellicule) qui lui a permis d’utiliser un objectif anamorphique. (accessoire lui permettant une largeur contemplative pour ses décors d’époque). Avec Mademoiselle, le spectacle et la technique sont donc au rendez-vous.

Avec ce spectacle visuel à l'apparence unique, il me tardait de redécouvrir cette œuvre chorale. Qui m'avait laissé un souvenir vif, il y a maintenant presque 10 ans. Pour conclure le triptyque consacré a Park Chan-wook, Mademoiselle s'impose donc comme une évidence cinématographique. Revu pour l'occasion dans sa version longue de 2h47 (!)
La servante écarlate
Avec ce retour conséquent, Park Chan-wook délivre une fable d’époque en trois parties délimitées. La première, de plus d’une heure, s’avère assez légère et permet d’appréhender l’environnement de Mademoiselle et les différents caractères qui le composent. Sur ce point, le film est plutôt astucieux et pose, ici et là, quelques indices sur les différents stratagèmes opérés à l’écran. Et c’est avec le point de vue « innocent » de la servante Sookee (Kim Tae-ri), dont l’environnement lui est inconnu, qu’on découvre ainsi le film, la somptueuse demeure et ses protagonistes.

De son titre anglais « The Handmaiden« , Mademoiselle dresse d’abord le portrait d’une servante naïve, mais qui cache ses intentions premières. Interprété donc par la jeune Kim Tae-ri, dans son premier rôle devant une caméra. Le réalisateur décèle quelque chose en elle d’assez particulier, celle-ci ayant été choisie entre 1500 candidates. Et pour cause : une innocence à l’état pure, malgré une certaine espièglerie de sa part.

Légèrement malmenée ou intimidée, son personnage permet surtout de saisir la nature tragique et particulière de sa maîtresse. La d’autant plus pure (encore une fois, en apparence) « Agassi » (ou Mademoiselle) : Hideko. Qui se dévoile sous les traits fins de Kim Min-hee.
Et il s’agit assurément ici du portrait le plus passionnant de sa distribution. De par sa condition, la richesse d’écriture que cela amène, jusqu’à sa beauté particulière. Un coup de cœur ensorceleur habillement mis en scène pour le coup et qui fait écho à « l’attraction » dont elle fait l’objet.

Lubricité, bien volontiers.
Avec sa dynamique particulière autour de son quatuor (dont la dynamique fonctionne bien plus en trio), Mademoiselle allie donc les faux-semblants, les mensonges et les différentes tromperies.
Elle fait aussi l’apologie du désir via ses personnages lubriques et intéressés, dans une intrigue qui dévoile quelques secrets. Ses plaisirs charnels seront l’un des principaux vecteurs des agissements des personnages, et sur cela réalisateur et scénaristes le démontrent avec tact.

Sa dimension vénéneuse, additionné à ses us et coutumes historique, dont la servitude, contribue à merveille à dévoiler les différents aspects lubriques de son histoire. Des aspects prédominants qui vont entièrement se révéler à nous lors de sa deuxième partie.
À nouveau composée d’une bonne heure, cette deuxième partie se divise elle aussi en deux parties. La première est aussi astucieuse, fluide et révélatrice que déstabilisante dans sa présentation de l’enfance volée et conditionnée de la jeune Hideko. Via un long flash-back, perturbant par moments, qui éclaire les secrets de son univers, dont son antagoniste le plus marqué : le sadique Oncle Kouzuki (Jo Jin-woong).

Agassi Hideko. Objet de désir tentaculaire.
Malgré la fascination de son univers, Mademoiselle tutoie ici quelques limites dans son exécution via ses personnages foncièrement cruels ou déviants. Ou tout simplement intéressé, sans parfois plus de nuances. En l’occurrence ses hommes de la haute, ou qui veulent se hisser à leurs hauteurs. (Jusqu’à une intendante insondable (Kim Hae-sook)).
Néanmoins, le contexte de son histoire – la colonisation japonaise – demeure assez riche pour convaincre. Du moins quand il pose des mots sur des situations, et même s’il n’est que sommairement exposés dans ses possibilités. (à l’instar du passé du vieil Oncle dégueulasse, qui semble assez riche, mais délaissé au profit des autres protagonistes, comme le Comte). Et c’est bel et bien le profil du Comte qui représente le mieux l’homme à l’écran… Dans ce qu’il a de plus faillible.

Mais malgré son propos atypique sur cet enfermement luxurieux, son réalisateur explique que, pour lui, son film recèle d’humour. Celui-ci provenant du fait que les personnages cachent leur véritable identité et jouent la comédie. Quasiment en permanence. En effet, outre un certain sadisme, le film ne vire jamais dans le mélo tragique. Et c’est parfois dommage, car cela aurait pu appuyer quelques éléments forts de son histoire. (comme le suicide de la Tante (Moon so-ri)). Le résultat se veut plus léger et fluide, et compte tenu de sa longueur, cela a tout de même quelques avantages.
« Par rapport à d’autres réalisateurs, je donne aux acteurs un très petit espace de travail, mais il arrive que des acteurs très talentueux parviennent tout de même à s’y exprimer d’une façon qui me surprend vraiment et, avec Ha Jeong-woo, c’est arrivé à plusieurs reprises. »
Park Chan-wook

La suite de sa deuxième partie impose alors une double lecture appréciable à son récit. Dont née, frontalement cette fois, une véritable histoire d’amour. Celle-ci est d’ailleurs composée d’une grande scène lesbienne remplie de sensualité. Sensualité que l’on doit à son duo d’actrices, exquises. Et bien sûr, dans cette dynamique de faux-semblants perpétuel, le faussaire interprété par Ha Jeong-woo (qui s’est notamment illustré sous la caméra de Na Hong-jin) est idéal, jusqu’au bout.
Conclusion
Avec sa troisième partie, deux fois plus courte et sous forme de grande conclusion à son histoire, Mademoiselle dévoile avec les mêmes attraits la finalité de sa supercherie. Et rarement dans le cinéma de Park Chan-wook, plutôt cynique, on aurait cru assister à un happy-end. C’est le cas pourtant ici avec un montage double qui dévoile une ultime usurpation d’identité et une liberté trouvée face à un emprisonnement au dénouement funeste.

Si le face-à-face de son duo masculin tire un peu en longueur (à l’instar de nombreuses scènes du film (peu aidé par sa version longue, j’imagine)), la vision de l’antre du diable (celle de l’Oncle), véritable laboratoire des horreurs, fini d’appuyer la richesse d’exécution de son univers lubrique et déviant. Qui avait, jusqu’à présent, été principalement représenté par sa grande scène de suspension d’Hideko avec le mannequin.
Quoi qu’il en soit, avec Mademoiselle, le réalisateur livre un film plutôt atypique, mais crucial dans sa filmographie, tant il brille par son exécution raffinée. Certes, sa mise en scène manque ici et là de folie (j’aurais aimé moins de plans fixe et plus de travelling dans ses somptueux décors), mais force est de constater que Mademoiselle est une œuvre complète et bien construite. Et l’une de mes œuvres préférées de son metteur en scène.
Les + :
- Un film d’époque tentaculaire, conséquent et savamment exécutée.
- De sa durée colossal, pour le genre, découle une construction méthodique et complète sur son déroulement. Via deux points de vue.
- Ses profils d’arnaqueurs, de menteurs, de pervers, ou de sadiques, bien représentés.
- En son centre, le profil de Mademoiselle Hideko, beauté pure interprétée par Kim Min-hee.
- Ses différents rebondissements, qui éclairent peu à peu les véritables motivations des personnages et les secrets de son histoire.
- Son postulat lubrique qui parle d’emprisonnement via la luxure et dont la représentation est idéale. (Mention au sous-sol : véritable laboratoire des horreurs).
- L’histoire d’amour qui naît à l’écran et qui transpire de sensualité.
Les – :
- Une mise en scène élégante, mais qui manque de folie quand elle embarque les personnages.
- Quelques longueurs irrémédiables.
- Outre son trio de tête, les autres profils auraient mérité plus d’éclairages pour d’autant plus approfondir son univers historique.
- Et par conséquent, quelques caractères qui manquent de nuances.
MA NOTE : 16/20

Les crédits
RÉALISATION : Park Chan-wook / SCÉNARIO : Park Chan-wook & Jeong Seo-kyeong
AVEC : Kim Min-hee, Kim Tae-ri, Ha Jeong-woo, Jo Jin-woong, Kim Hae-sook, et Moon So-ri (…)
SORTIE (France) : 1 Novembre 2016 / DURÉE : 2h31 / (version longue) : 2h47