
Si l’on exclut deux remakes parfaitement oubliables (en 2004 et 2013), le premier roman de Stephen King n’a jamais trouvé d’équivalent dans ses adaptations, si ce n’est avec le film de 1977 signé Brian De Palma. Difficile de s’extraire de l’aura de ce petit classique dès lors, mais c’est pourtant sous la houlette du cinéaste Mike Flanagan que la plateforme d’Amazon va tenter de ressusciter l’exploit.
En embauchant ce spécialiste de l’horreur, mais aussi de l’univers de Stephen King — puisqu’il a tout de même réalisé trois adaptations de l’auteur sur grand écran —, le créateur quitte Netflix pour une nouvelle aventure télévisuelle. Si Flanagan navigue en terre familière, entre drame familial, critique sociale et attrait pour le fantastique, c’est donc sous un format inédit qu’il adapte ce classique, d’autant qu’il le transpose à notre époque.
Carrie White est une fillette qui a passé sa vie recluse auprès d’une mère dominatrice. À la mort soudaine de son père, Carrie se retrouve confrontée à l’univers impitoyable du lycée public, à la pression incessante, à la cruauté de l’ère des réseaux sociaux, ainsi qu’à l’émergence de mystérieux pouvoirs télékinésiques.
Si cet aspect moderne présente davantage d’intérêt, c’est évidemment parce que CARRIE aborde la question du harcèlement scolaire et de l’isolement psychologique avec véhémence. À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, cette dimension prend fatalement encore plus de poids. Avec son solide pedigree et une certaine maturité dans son approche du cinéma, le réalisateur et scénariste était donc un choix tout indiqué pour ce reboot.
Alors pourtant, que s’est-il passé ?

Une fosse aux lions loin d’être flamboyante
Dans son concept le plus simple, confronter une marginale, guidée par la doctrine d’une mère autoritaire, au monde impitoyable de l’adolescence et de la scolarité est une idée brillante. Ses affiches promotionnelles, tout comme les premiers instants de la série, ne laissent d’ailleurs aucun doute sur l’issue de ce choc des cultures : un véritable brasier destructeur. C’est tout l’attrait de l’œuvre, après tout, puisqu’elle fut notamment popularisée sous le titre Carrie au bal du diable en France.
De ce récit initiatique à l’issue flamboyante, l’évolution de ce portrait déviant, passant de l’ange au démon, demeure exaltante. Tout comme la vengeance qui s’ensuit, puisqu’elle marque la fin de l’innocence et d’une certaine naïveté, de façon sanglante et apocalyptique. La série disposait ainsi d’un boulevard dramatique à exploiter pour raconter cette genèse et cet éveil du mal, même si son format sériel s’avérait à double tranchant. La preuve : c’est en partie à cause de ses huit épisodes, avoisinant en moyenne les cinquante minutes, que le show perd en intensité.
Son pilote laisse pourtant entrevoir une direction relativement excitante dans son exploitation du récit. La série tente également d’élargir son univers grâce à son aura fantastique. Son montage joue ainsi sur le teasing, entre visions traumatiques, chaos, incompréhension et tragédie inexplicable, le tout donnant lieu à des témoignages en tous genres, dont certains se révèlent accablants à l’encontre de la jeune (anti)héroïne. Une belle façon de nuancer le portrait de sa jeune tête d’affiche, même si dans sa finalité les monstres de cinéma ont peu à peu disparu des écrans.

Car(r)ie dentaire
Comme pour une bonne partie de la distribution, la production a choisi une tête d’affiche relativement inconnue pour incarner le personnage. Un choix cohérent, qui facilite l’immersion dans son profil malmené tout autant que la découverte de son interprète, Summer H. Howell, crédible dans son rôle. Autour d’elle, le casting aligne des profils classiques pour composer son nouvel univers : camarades plus ou moins bien intentionnés, enseignants compréhensifs, proviseur dépassé, etc.
Néanmoins, c’est le profil plus tranché de sa mère qui retient le plus l’attention, d’autant qu’il réinvente le personnage. Cette fois — comme souvent chez le créateur —, c’est un visage familier qui l’interprète, à savoir la talentueuse Samantha Sloyan. Pour le reste de la distribution, notamment chez les plus jeunes, la matière apportée n’a hélas pas la même intensité. Ce constat met d’ailleurs en perspective la dimension teenage de la production, certes indispensable dans sa forme, mais qui lui fait pourtant méchamment défaut par son manque de finesse.
En parallèle, l’outil nocif que peuvent représenter les réseaux sociaux se distingue par son exploitation d’un chaos paranoïaque, qui alimente autant la haine que les jalousies. Néanmoins, les différents profils qui composent cet univers souffrent d’une enveloppe en tous points fade. Metteur en scène habituellement inspiré, capable d’exploiter aussi bien la lumière qu’une ambiance parfois gothique ou ténébreuse, Mike Flanagan déçoit ici par un traitement uniforme, dépourvu de personnalité.
Une dynamique qui contribue à étouffer les problématiques et les différentes dimensions dramatiques de la série — lesquelles abordent pourtant quelques thèmes percutants —, effaçant par la même occasion ces trop rares visions d’horreur ou de malaise.
Conclusion
Le chemin s’avère ainsi relativement long jusqu’au bal de fin d’année. Si l’issue est relativement attendue, le créateur lève le voile sur l’élargissement de son univers fantastique, avec une dimension proche des X-Men, moins casse-gueule qu’il n’y paraît grâce à la présence de son épouse Kate Siegel dans un rôle prometteur. Mais cette orientation arrive bien trop tardivement et laisse trop de questions en suspens pour convaincre pleinement.
On restera donc sur la jubilation d’un aspect meurtrier relativement implacable lors de son final, qui n’épargne pas grand monde. Et si d’aventure Carrie devait se poursuivre, compte tenu de sa fin ouverte, espérons que Mike Flanagan saura privilégier un ton plus acerbe et sombre dans cet univers fantastique. Dans le cas contraire, ce reboot sériel aura davantage souffert de son nouveau traitement qu’il n’aura su tirer profit de son potentiel.
EN DEUX MOTS : Un rendez-vous manqué ? Au-delà de son final meurtrier, Carrie laisse surtout le sentiment d’un potentiel gâché. En transposant ce classique à l’ère des réseaux sociaux et en développant davantage sa dimension fantastique, Mike Flanagan disposait de solides arguments pour proposer une relecture pertinente et moderne. Pourtant, entre un rythme qui s’essouffle, des personnages secondaires trop fades et une horreur trop peu présente, la série peine à donner corps à ses ambitions. Un résultat d’autant plus frustrant que son dénouement laisse entrevoir un univers plus vaste, qui aurait mérité une approche plus sombre, plus incisive et surtout mieux maîtrisée.
MA NOTE : 2.5/5

👍 Points forts
- La modernisation du récit : le harcèlement scolaire, l’isolement psychologique et la toxicité des réseaux sociaux.
- Summer H. Howell : une interprétation crédible dans le rôle de Carrie.
- Samantha Sloyan : une présence assez marquante dans une version renouvelée de la mère de Carrie.
- Le final meurtrier : une vengeance globalement jubilatoire, implacable et destructrice.
- L’élargissement de l’univers fantastique : une orientation qui laisse entrevoir des possibilités intéressantes pour la suite.
👎 Points faibles
- Un format sériel qui dilue l’intensité : huit épisodes d’environ cinquante minutes qui étirent inutilement le récit.
- Un manque de finesse dans la dimension adolescente : des personnages secondaires trop conventionnels et mal développés.
- Une mise en scène décevante : Mike Flanagan peine à insuffler une identité visuelle et une véritable personnalité à l’ensemble.
- Une exploitation trop superficielle des réseaux sociaux : un sujet pertinent qui ne trouve pas toute la profondeur dramatique attendue.
- Des séquences horrifiques trop rares : un manque de malaise et de tension malgré le potentiel du matériau.
- Une dimension fantastique tardive : des développements intéressants, mais introduits trop tard pour pleinement convaincre.
Les crédits
CRÉATEUR : Mike Flanagan
AVEC : Summer H. Howell, Senia Agudong, Samantha Sloyan, Alison Thornton, Joel Oulette, Josie Totah, Thalia Dudek, Arthur Conti, Amber Midthunder, et Matthew Lillard,
mais aussi : Tim Bagley, Michael Trucco, Rahul Kohli, Naika Toussaint, Heather Graham, Cassandra Naud, Ruth Codd, Gil Bellows, et Kate Siegel (…)
ÉPISODES : 8 – (Durée moyenne : 48mn) / DIFFUSION : 2026 / CHAÎNE : Prime Video