
Dans le cadre d'une rétrospective sur la nouvelle vague du cinéma coréen, retour sur 3 films de 3 réalisateurs qui ont marqué mes premières années de cinéphiles. Et aficionados du genre.
Et parmi ses 3 metteurs en scène Na Hong-jin s'inscrit assurément comme l'outsider de cette section.
Deux ans seulement après son très remarqué The Chaser, il délivre un film d'autant plus ambitieux : The Murderer (2010).
EN DEUX MOTS : S’il cela fait bientôt 10 ans que Na Hong-jin n’a pas sorti de film, le début de sa carrière de réalisateur fut plus prolifique. Ainsi, tout juste deux ans sépare The Chaser de THE MURDERER. Pour son deuxième film, le coréen met en scène et écrit un nouveau thriller aussi large qu’ambitieux. Comme le dévoile son montage initial de 2h37. Par le biais d’un tournage qui dura pas loin d’un an, son nouveau film noir a comme toile de fond l’immigration entre la Chine et la Corée. Et naturellement les caractères qui vont avec.
Yanji, ville chinoise de la Préfecture de Yanbian, coincée entre la Corée du Nord et la Russie, où vivent quelques 800 000 Sino-coréens surnommés les «Joseon-Jok.» 50% de cette population vit d’activités illégales. Gu-nam, chauffeur de taxi, y mène une vie misérable.
Depuis six mois, il est sans nouvelles de sa femme, partie en Corée du Sud pour chercher du travail. Myun, un parrain local, lui propose de l’aider à passer en Corée pour retrouver sa femme et même de rembourser ses dettes de jeu. En contrepartie il devra simplement… y assassiner un inconnu. Mais rien ne se passera comme prévu…

De Séoul à Hollywood.
Ce projet conséquent, Na Hong-jin l’a tourné principalement en extérieurs, notamment dans les bas-fonds de la ville de Yanji en Corée du Sud. (La production a recruté des riverains pour tenir lieu de figurants dans le film). Un nouvel aspect fortement réaliste transpire donc de ce deuxième film, permettant de renforcer l’authenticité dont fait preuve son réalisateur.
The Murderer a également été coproduit avec un grand studio hollywoodien, en l’occurrence la Fox. Ce qui constitue une première pour un film coréen. Son budget plutôt conséquent pour une production du genre – 9 millions USD – s’explique donc par la largeur de son tournage, mais aussi le matériel et les techniciens qui y ont opéré en renfort. (nécessaire, par exemple, pour sa séance de course-poursuite spectaculaire révélé par son affiche promotionnelle).
Si le film n’a pas été présenté « hors » ou « en » compétition à Cannes, celui-ci a emballé le public du festival, où il a été présenté dans la section « Un Certain Regard ». Pour autant, ses différentes critiques Presse (ou public) ont moins rendu hommage au travail colossal du réalisateur sur ce film.
The Murderer constitue tout de même un élan sauvage dans sa filmographie et une continuité idéal. Et pour cause, il recompose ici le duo de son premier film : Ha Jeong-woo et Kim Yoon-seok. Dont ils inversent cette fois les rôles, mais pas la position de poursuite.

La Mer Jaune
Finalement raccourcie à 2h20, la version cinéma de The Murderer est tout de même construite de façon méthodique. Avec son découpage en 4 chapitres (plus une rapide introduction et un épilogue), le montage de « The Yellow Sea » (de son titre américain) s’avère monstrueux. La mer jaune de son titre représente ici la séparation réelle de la Chine du Sud avec la péninsule coréenne. Symboliquement, il s’agit de la différence sociale entre ses habitants et de la lourde immigration qui en découle. Mais aussi de la ligne morale à ne pas dépasser, sans retour en arrière possible.
Via son postulat politique, le réalisateur prend le temps de dévoiler le calvaire de son « héros ». Interprété cette fois par Ha Jeong-woo. Le metteur en scène, restant attaché à l’élaboration des décors, qui, selon lui, doivent refléter l’état d’esprit des personnages, compose ainsi une fiction criant de réalisme. Entre misère et insalubrité. Un effet naturellement renforcé par le froid mordant de l’hiver. Et en son centre, réside ce simple chauffeur de taxi endetté qui va mettre le doigt dans un engrenage qui va l’engloutir.

En présentant l’état d’esprit de son personnage, et du décor qui l’entoure, Na Hong-jin représente parfaitement sa détresse. Et par souci d’authenticité, les principaux acteurs ont préparer leurs rôles à l’avance. (perte de poids, pas rasé, apparence malpropre pour l’un, ou prise de poids et cheveux hirsutes pour l’autre). L’acteur Kim Yoon-seok s’est même initié au Mah-jong et à l’accent sino-coréen pour l’occasion.
Les 25 premières minutes dévoilent ainsi une région du monde ou prime l’illégalité, ce qui va naturellement renforcer le fossé social de son « tueur » à Séoul, dans le chapitre suivant. Durant 30 minutes, The Murderer va d’autant plus isoler son personnage dans la capitale coréenne. Avant de nous précipiter dans une longue et intense course-poursuite.
A elle seule cette scène à nécessité la mobilisation de 150 techniciens et la réquisition d’une cinquantaine de véhicules. 20 d’entre eux ont d’ailleurs été partiellement endommagés ou complètement détruits pendant les prises. A noter aussi que 13 caméras ont été utilisées pour enregistrer la séquence sous tous les angles de vue possibles.
Source : Allociné

Le Joseon-Jok contre le reste du monde.
Via sa préméditation d’assassinat étendue, mais aussi avec la recherche de sa femme disparue, la narration privilégie d’abord son aspect dramatique et social par souci de cohérence. Quitte à étiré son suspense sur la longueur. Néanmoins, le film conclut sa première heure brillamment, et va ensuite délivrer quelques moments d’action endiablés dans une course contre la montre (et contre les éléments) soutenue.
The Murderer fait ici converger plusieurs de ses forces à l’écran, contre une auparavant. Ce qui va significativement accélérer son tempo. Entre ses forces de l’ordre incompétentes (point d’orgue avec son policier qui tire sur son collègue lors de la scène (très réussie) du contrôle routier), son fugitif, en passant par ses différents gangsters. Quitte à délivrer une intrigue plus brouillonne toutefois.

Pour autant, son montage s’avère impressionnant. Et pour cause, son chef monteur émérite – Kim Sun-min (déjà à l’œuvre sur The Host ou Memories of Murder…) – a découpé son film autour de 250 scènes. Pour un total de 5 000 plans. Na Hong-jin délivre ainsi une odyssée noire, large et étendue en lieux, qui reflète le calvaire de son fugitif, acculé. (L’acteur Ha Jeong-woo a d’ailleurs dû escalader à pic des montagnes ou nager dans les trois océans qui bordent la péninsule).
Évidemment, sa principale chimère se dévoile à nouveau sous les traits du passionné Kim Yoon-seok. Celui-ci incarne ce chef de gang sino-coréen charismatique assez redoutable, parfaitement représenté dans sa barbarie décontractée. Qui va d’abord tout faire pour éliminer son pion et coupable idéal. Et malgré la sauvagerie et l’ambition qui dégage du personnage, son réalisateur met le doigt sur une forme de racisme endémique. Ce qui précipite sa perte après son opposition avec le mafieux adverse (Cho Seong-ha), dans un pays qui n’est pas le sien.

Conclusion
Une ironie du sort qui survient donc après son large massacre dans son dernier chapitre : La Mer Jaune (d’ailleurs composé d’une grande scène d’action à l’arme blanche (ou en l’occurrence avec un os rongé)) et qui va également s’appliquer au profil de Gu-nam, agonisant doucement, en mer. Son épilogue appuyant d’autant plus cette ironie funeste.
The Murderer s’absout ainsi d’une dualité final entre les deux personnages pour appuyer son propos de non-retour. Et pour cela, l’écriture de Na Hong-jin se révèle plutôt cocasse, même si son montage n’est pas toujours à la hauteur de son cynisme. Son deuxième film ne se révèle pas aussi percutant que le précédent, mais demeure un thriller de haute volée. Un savoir-faire made in Korea.
Les + :
- Son contexte politique et social, aussi réaliste que parfaitement mis en scène.
- Un film large et idéalement divisé en 4 parties consistantes.
- Le calvaire et l’état mental de son sino-coréen pris dans une spirale infernale, idéalement représenté et interprété par l’excellent Ha Jeong-woo.
- De grandes scènes d’action sous forme de course-poursuite endiablées. Et qui varient les instruments entre sauvageries à l’arme blanche et la destruction de nombreux véhicules.
- L’antagoniste charismatique interprété avec dévouement par Kim Yoon-seok.
- La vision de son racisme endémique, appuyer par le point de non-retour de ses deux figures centrales.
Les – :
- Quelques longueurs indéniables, même s’ils contribuent à la force d’imprégnation du film.
- Une machination assez large, mais brouillée par son montage qui l’est tout autant.
MA NOTE : 16/20

Les crédits
RÉALISATION & SCÉNARIO : Na Hong-jin
AVEC : Ha Jeong-woo & Kim Yoon-seok, mais aussi : Cho Seong-ha (…)
SORTIE (France) : 20 Juillet 2011 / DURÉE : 2h20