TRAIN DREAMS

À l’heure où le fer de lance de Netflix, Stranger Things, accapare toute l’attention sur la plateforme, un drame inoubliable pointe discrètement le bout de son nez. Train Dreams, passé brièvement par le dernier Festival de Deauville en l’honneur de son interprète principal — Joel Edgerton —, et que j’ai malheureusement manqué (vraiment), s’impose comme un petit drame intimiste, du genre que le géant du streaming produit trop rarement. Et surtout, il s’agit là d’un véritable outsider, un sérieux prétendant aux prochains Oscars.

Il s’agit de la deuxième réalisation de l’Américain Clint Bentley — dont je ne connais que le travail sur Sing Sing, découvert justement à Deauville en 2024, qu’il avait écrit aux côtés de son complice Greg Kwedar. Les deux hommes signent aujourd’hui le scénario de Train Dreams, et son traitement conserve ce réalisme qui caractérise leurs collaborations. Mais au-delà de ses attributs, ce drame est avant tout l’histoire d’un homme à travers le temps. Et sa beauté englobe tout.

Inspiré d’un livre de Denis Johnson, « Train Dreams » dresse le portrait émouvant de Robert Grainier, dont la vie se déroule au cours d’une ère de changement sans précédent en Amérique, au début du XXe siècle. Orphelin depuis l’enfance, Robert évolue vers l’âge adulte au milieu des grandes forêts du Nord-Ouest Pacifique, où il participe à l’expansion des chemins de fer américains aux côtés d’hommes aussi inoubliables que les paysages qu’ils habitent.

Après l’avoir courtisée tendrement, il épouse Gladys avec qui il fonde un foyer, malgré un travail qui l’éloigne souvent de sa femme et de sa fille en bas âge. Quand sa vie prend une tournure inattendue, Robert découvre la beauté, la brutalité ainsi qu’un nouveau sens à travers les forêts et les arbres qu’il a abattus.

Très vite, Train Dreams m’a fait penser au cinéma de Terrence Malick — comparaison qui revient souvent depuis la présentation du film. Si l’œuvre de Clint Bentley s’impose par son propre regard, elle déploie un sens poétique qui transcende les frontières du simple drame. Un rouleau compresseur d’émotions plus vrai que nature, porté par une mise en scène qui capte aussi bien l’homme que son décor unique. D’où ma critique hallucinée.

Un homme parmi les autres

En plaçant le buriné Joel Edgerton au centre de son récit, Clint Bentley rend hommage à l’intensité d’un acteur trop souvent sous-estimé. Révélé par Animal Kingdom, l’Australien offre ici une sincérité désarmante, usant de sa force brute pour faire émerger une immense délicatesse. Ensemble, acteur et réalisateur dressent le portrait d’un homme simple au cœur d’un monde en mutation.

Train Dreams parvient ainsi à capter des fragments de vie grâce à un montage juste, dépouillé, qui transforme l’existence d’un oublié en quelque chose de profondément essentiel.

Rythmée par la magnifique bande originale signée Bryce Dessner, l’œuvre bénéficie également de la narration de Will Patton sous voix-off. Un choix qui permet à la fois de relier le film au texte de Denis Johnson dont il s’inspire, et d’offrir un accès subtil aux pensées de Robert, personnage taiseux et traversé par la solitude.

Felicity Jones, douce et discrète, incarne avec naturel Gladys, l’épouse de Robert. C’est à travers cette histoire d’amour d’une simplicité désarmante — dans ses élans comme dans ses drames — que Train Dreams trouve sa plus belle source d’inspiration …

Une vie et un monde oubliés, parmi tant d’autres

Parallèlement, la vie de Robert est ponctuée de rencontres marquantes. William H. Macy, Nathaniel Arcand ou encore Kerry Condon laissent une empreinte en seulement quelques scènes. Mais ce sont surtout les visions de violence — un homme jeté d’un chemin de fer pour sa couleur de peau, un autre exécuté pour une vendetta personnelle — qui composent le portrait d’un monde disparu, en perpétuelle transformation.

Train Dreams ne cherche ni à juger ni à dénoncer : il montre. Et c’est cette justesse dans l’observation, cette bulle humaine à taille restreinte, qui rend le film si bouleversant. Le parallèle entre l’expansion du monde (les chemins de fer) et la nature indomptable qui s’étend à perte de vue élève le film bien au-delà du drame intimiste.

La plus grande force de la mise en scène de Clint Bentley réside dans sa captation du réel. En choisissant un décor presque exclusivement rural, il filme chaque arbre, chaque ruisseau, chaque rayon de soleil comme un fragment de vie singulier. Sous le regard habité de Joel Edgerton, cette poésie cinématographique prend une ampleur inattendue — au moins émotionnelle. J’en suis personnellement témoin.

EN DEUX MOTS : Train Dreams s’impose comme un drame d’une pureté rare. Un film qui laisse le temps respirer et les émotions affleurer sans jamais les forcer. Clint Bentley signe une œuvre qui, sous ses aspects modestes, révèle une ambition profonde : saisir l’âme d’un homme au cœur d’un monde qui s’efface. Grâce à un Joel Edgerton bouleversant, une mise en scène d’une délicatesse saisissante et une vision du cinéma qui privilégie l’humain avant tout, Train Dreams s’élève parmi les expériences les plus sincères de l’année. Un film simple, essentiel, qui continue d’habiter le spectateur (au moins, moi) bien longtemps après sa dernière image.

MA NOTE : 17/20


Les crédits

RÉALISATION : Clint BentleySCÉNARIO : Greg Kwedar & Clint Bentley

AVEC : Joel Edgerton, Felicity Jones, Nathaniel Arcand, Clifton Collins Jr., Alfred Hsing, Paul Schneider, John Diehl, avec Kerry Condon, et William H. Macy (…)

DURÉE : 1h43 / DIFFUSION (Netflix) : 21 Novembre 2025

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